Lui - Excusez-moi, vous savez ce qui se passe...?
Elle (avec un geste d'ignorance) - On attend les comédiens...
Lui - Jusqu’à maintenant, il n’y avait que les spectateurs qui arrivaient en retard au théâtre. Si les acteurs s’y mettent aussi...
Silence.
Elle (inquiète) - Je peux voir votre Officiel. Au cas où la représentation serait annulée...
Il lui tend son Officiel. Elle ne sait pas comment le saisir avec son pot géant de pop corn entre les mains.
Elle (lui tendant son pot de pop corn) - Vous en voulez?
Il hésite, puis accepte, pour la débarrasser. Elle feuillette l’Officiel mais semble s’y perdre. Il mange un pop corn et fait la moue.
Elle (renonçant) - Excusez-moi, j’ai l’habitude de Pariscope...
Lui (avec un air dégoûté) - Je n’aime pas trop le pop corn non plus...
Elle lui rend son Officiel et récupère son pop corn.
Elle - De toute façon, c’est foutu pour une séance de cinoche... Tant pis, je préfère attendre.
Lui - J’espère que ça vaut le coup...
Elle (inquiète) - Les critiques sont mauvaises?
Lui (regardant derrière lui) - Il n’y a pas grand monde dans la salle...
Elle – Remarquez, les critiques, ça ne veut rien dire, hein...? Des fois au théâtre, on voit des trucs... Encensées par Télérama. Ça dure des heures... Personne n’ose dire qu’il s’emmerde de peur de passer pour un con. Après, on vous dira : la preuve que c’est une pièce profonde, vous n’avez rien compris...
Lui - La comédie, déjà, c’est plus risqué. Si les gens ne se marrent pas pendant la représentation, on ne va pas leur expliquer après : c’est une comédie très drôle, mais c’est une comédie qui n’est destinée à faire rire que les critiques.
Elle - Vous êtes critique?
Lui (étonné) - Pas vous?
Elle - Comédienne...
Lui – Ah, oui…
Elle - À part les comédiens et les critiques, plus personne ne va au théâtre. Un spectateur sur deux est un acteur. On finira par ne plus savoir où est la scène...
Lui - Vous connaissez la pièce?
Elle - Non... Mais j’ai une amie qui joue dedans. Je viens la voir... pour lui faire plaisir.
Lui - C'est une actrice connue...?
Elle - Elle fait surtout du théâtre...
Lui - Dans ce cas... (Un temps, soupçonneux) Vous êtes vraiment comédienne?
Elle (inquiète) - Vous trouvez que je joue mal?
Lui - Non, non... Vous jouez très bien.
Elle - Comédienne le soir et... gardienne de musée pendant la journée.
Lui - Vu la modernité du répertoire, c’est un peu le même métier...
Silence.
Elle - Je n’ai plus de pop corn.
Lui (soupirant) - On sera peut-être morts de faim avant le début de la pièce.
Elle - Oui, on dirait qu’ils nous ont oubliés...
Lui - Dans quelques années, une femme de ménage retrouvera nos deux squelettes l’un à côté de l’autre, la main dans la main.
Elle - La main dans la main...?
Lui - En voyant venir la fin, on s’abandonnera peut-être à un élan de tendresse. On est un peu comme deux naufragés sur une île déserte, hein? On n’a pas tellement le choix...
Elle - Vous croyez qu’ils vont nous rembourser?
Lui (étonné) - Vous avez payé?
Elle - Non...
Lui - Dans ce cas...
Ils se lèvent pour partir.
Lui - On pourra toujours revenir un autre jour...
Elle - La pièce ne sera sans doute plus à l’affiche. Vu son immense succès...
Lui - On ira en voir une autre.
Elle - C’est une invitation...?
Lui (sortant un carton) - Pour deux personnes.
Elle - J’espère que cette fois ça commencera à l’heure... C’est quoi cette pièce...?
Lui (lisant le carton) – Elle et Lui...
Ils échangent un regard dubitatif.
Elle – Ça n’a pas l’air très gai...
Lui - N’oubliez pas de rallumer votre portable...
Elle – Ah tiens, c’est vrai, j’avais encore oublié de l’éteindre.
Ils s’en vont. Noir dans la salle.
Lumière sur un couple dans la salle. Il remet son manteau. Elle sort une cigarette.
Elle (enthousiaste) - Alors...?
Lui (catégorique) - Nul.
Elle (outrée) - Nul ?
Lui - Complètement nul.
Elle - T’as rien compris, alors ?
Lui - Parce qu’il y avait quelque chose à comprendre ?
Elle - Ah ouais, d’accord...
Il lui lance un regard interrogateur.
Elle - Tu te venges...
Lui - Je me venge...?
Elle – Là j'ai aimé, alors toi tu n'aimes pas... C’est petit, hein?
Lui - Attends, je n’ai pas aimé, je n’ai pas aimé. Je ne vais pas te dire que j’ai aimé simplement pour te faire plaisir!
Elle - Tu n’as pas dit que tu n’avais pas aimé, tu as dit que c’était nul. Ce n’est pas pareil!
Lui - Je ne vois pas trop la différence...
Elle - C’était nul, j’ai aimé, donc je suis nulle.
Lui - C’est toi qui le dis...
Elle - Ce n’est pas moi, c’est Platon.
Lui - Platon a dit que tu étais nulle ?
Elle - Ça s’appelle un syllogisme. Toutes les femmes sont mortelles, je suis une femme, donc je suis mortelle.
Lui - Si c’est Platon qui le dit, alors... Moi, c’est ce truc que j’ai trouvé mortel. (Un temps) D’ailleurs, je ne suis même pas sûr qu’il tienne debout, ton syllogisme.
Elle - C’est ça, vas-y, continue...
Lui - Mais qu’est-ce qui t’a plu ?
Elle - Tout !
Lui - C’est vague.
Elle - Et toi, qu’est-ce que tu n’as pas aimé ?
Lui - Ecoute, je préfère ne pas rentrer dans les détails. Tu vas encore te vexer...
Elle - Moi, me vexer ? Attends, je m’en fous que tu n’aies pas aimé ! Moi ça m’a plu, c’est tout. Tant pis pour toi si tu t’es ennuyé...
Silence.
Lui - On ne va pas s’engueuler pour ça...
Elle - Des fois, je me demande ce qu’on fait ensemble.
Il fait un geste vers elle.
Elle - J’espère que la prochaine fois, on aimera tous les deux…
Lui - Ou en tout cas qu’on sera du même avis...
Elle lui lance un regard interrogateur.
Lui (précisant) - Peut-être qu’on s’emmerdera tous les deux.
Elle - C’est minimaliste, comme vision de l’harmonie du couple...
Ils s'en vont. Noir.









